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jeudi, 17 février 2011

Internet, défibrillateur de has-been

La plupart des gens s’imaginent que la nuit tombée, je suis du genre à alpaguer les filles de joie dans la rue, un seau de poulet frit sous le bras et hurlant des insanités vaudou aux passants qui me regardent d’un air circonspect. J’aimerais bien, mais la triste vérité est qu’il n’y a pas de KFC à proximité de chez moi.

A la place, et c’est peut-être plus triste encore, je fais comme vous, je regarde la télévision en me grattant le postérieur atteint d’eczéma. C’est comme ça que l’autre jour, je suis tombée sur le reportage Prêts à jeter sur Arte (1), consacré à l’obsolescence programmée. Le constat est le suivant : qu’il s’agisse de bas nylon ou des imprimantes, tout ce qui peuple notre quotidien est voué à disparaître, dans le but d’être racheté et/ou remplacé. Les objets sont programmés pour ça.

Mais les objets sont-ils les seules victimes de la société de consommation ? L’obsolescence programmée peut aussi s’appliquer aux petites célébrités. Au bout de 5000 épisodes, d’un ou deux tubes FM ou de trois-quatre blockbusters, les stars tombent progressivement dans l’oubli. Ego souffreteux, mauvais gin et pilules deviennent les béquilles de nombreux has-been. Jusqu’à ce qu’un jour, une chose incroyable arrive : L’INTERNET.

I – Un système de courbe inversée au service des internautes

A – Cas célèbres

Créée par le journaliste James Ulmer, l’échelle d’Ulmer classe en plusieurs listes (A, B et C) la popularité et l’influence du tout Hollywood en fonction de leurs succès divers, l’état de leur compte en banque, leur capacité à promouvoir leur travail etc. Le système de courbe inversée permet à ceux qui se trouvent au plus bas de l’échelle (dits has-been) de passer de l’indifférence à la coolitude. Aucune gloire n’est inéluctablement destinée à être éphémère.

Le réalisateur Quentin Tarantino est par exemple connu pour être un spécialiste de la courbe inversée en replaçant sur le devant de la scène des acteurs et actrices qui appartenaient à la C-list, voire à la D-list (2) - le plus connu étant John Travolta pour le film Pulp Fiction.

Sur Internet, le cas le plus célèbre est peut-être Rick Astley.

 

En 1987, le britannique Rick Astley sort son single « Never Gonna Give You Up », qui se retrouve numéro 1 des charts. S’en suivent alors quelques jolis succès, avant qu’il ne décide de prendre sa retraite en 1993. L’année suivante, il fait les chœurs sur la bande originale du film Le Roi Lion, avant de disparaître. Jusqu’à ce jour de 2007, où un membre de 4chan décide de faire une blague en postant un soi-disant trailer du jeu vidéo Grand Theft Auto IV, qui renvoie en réalité sur le clip-vidéo de la chanson de Rick Astley. Un nouveau terme né («se faire rickroller») et le reste de 2007 devient une succession de 1er avril.

En 2008, l’engouement est tel que Rick Astley interprète Never Gonne Give You Up en personne lors de la parade de Thanksgiving du magasin Macy’s à New-York.

 

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Si vous demandez à n’importe qui dans la file d’attente du ciné, quel acteur est le plus malheureux, une personne sur trois vous répondra Keanu Reeves. L’acteur de Speed et de Matrix n’est pas tout-à-fait un has-been, mais ça fait des années que personne n’a entendu parler de lui. En juin 2010, Keanu mange un sandwich, peinard sur un banc, quand un photographe de l’agence Splash News caché derrière les fourrés immortalise ce moment. Soudain, la foule s’enflamme: comment avait-on pu oublier Keanu? Il est si triste! (en réalité, seul Jake Gyllenhaal après 4 redbulls peut être hystérique quand il mange son sandwich). Le bonheur de Keanu Reeves est devenu une cause nationale, et c'est tout juste si on n'organise pas des marathons pour Happy Keanu.

De la même façon, David Hasselhoff, qui courait poitrail au vent dans Alerte à Malibu, a défrayé la chronique quand sa fille a posté une vidéo sur YouTube de lui ivre mort et mangeant un mcdo. Des internautes ont voulu aider l’ex star du petit écran en lui faisant tourner dans des publicités où il affirme être le «Roi d’Internet». Depuis, The Hoff est devenu humoriste hasselhoffien, en pratiquant l’autodérision à foison.

 

En mars 2010, Betty White, que l’on n’avait pas vu depuis Les Craquantes, présente une émission du Saturday Night Live. Comment ce comeback a-t-il pu avoir lieu? Grâce à Facebook. Après avoir joué dans une pub pour une barre chocolatée diffusée lors du SuperBowl, près de 500 000 membres du réseau social se sont inscrits au groupe «pour que Betty White présente le SNL». NBC a entendu leur appel, et depuis Mamie White enchaîne les apparitions sur les plateaux télé.

B – La motivation des internautes

Alors que les starlettes se multiplient et que la presse people consacre ses pages au moindre zozo qui a eu ses quinze minutes de célébrité, «repopulariser» le has-been est un retour aux sources non négligeable. Mais pas seulement. Personne né après 1985 ne se souvient de Rick Astley. Le remettre au goût du jour est une façon de partager la culture mainstream d’une génération A avec la génération B ou C. Le rire devient intergénérationnel, ce qu’on n’avait plus cru possible depuis l’arrêt de Sacrées Soirées. Plutôt cool, uh ?

Mais est-ce que sans l’ironie, terreau d’Internet, ces has-been auraient pu espérer refaire la Une des médias? Plusieurs films de série Z ont ainsi été connus du grand public grâce à Internet et à sa faculté d’ériger en phénomène tout visuel kitsch. Ce fut le cas de Mega Shark VS Giant Octopus, et surtout de Snakes On A Plane avec Samuel L. Jackson.

Sans l’aide du second degré donc, Internet serait bien trop prévisible. Mais alors, comment sont choisis les élus?

II – Internet, un coffre à souvenirs.

A- Le défibrillateur de has-been soumis à la théorie de la boîte de chocolat

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Cette théorie, énoncée en 1994 par la mère de Forrest Gump dans le film de Robert Zemeckis, est la suivante : «la vie, c'est comme une boîte de chocolat : on ne sait jamais sur quoi on va tomber». De la même façon que nous ne savons pas - au vu des connaissances actuelles - ce qui fait qu’un mème devient mème, nous ne savons pas précisément ce qui fait qu’aujourd’hui, une personne plus qu’une autre va être tirée des entrailles de l’enfer has-been pour retrouver une certaine popularité sur Internet. C’est une véritable pêche surprise.

Car l’effet de surprise est important. C’est parce qu’on ne s’y attendait pas que la personnalité has-been est accueillie à bras ouverts par les internautes. Deux choses doivent être distinguées :

a) Vous devez pouvoir vous dire «oh wow, j’avais complètement oublié cette chanson / cet acteur de film-catastrophe / cette ancienne pin-up devenue actrice de sitcom». Imprévu et nostalgie vont de pair. Il y a une reconnaissance collective du statut d’has-been, mais teintée d’un certain refus de voir ce statut se perpétuer.

b) Dans un système de star-system très bien pensé et organisé, l’imprévu tend à se raréfier (3). C’est donc un retournement de situation opéré par les internautes. Souvenez-vous, quand votre instit vous disait que vous n’arriverait à rien… et bien, la pauvrette avait tout faux et est probablement en train de nourrir ses 155 chats à l’heure qu’il est. Vous pouvez décider qui pourra être populaires à nouveau. VOUS ETES QUENTIN TARANTINO. VOUS ETES DIEU.

Une autre explication peut se trouver du côté du has-been: c’est parce qu’il a été discret pendant un certain laps de temps, parce qu’il n’a pas cherché en vain à maintenir sa célébrité - notamment en multipliant les émissions de télé-réalité, les interviews pathétiques ou les sex-tapes – que le public va penser à le faire renaître de ses cendres.

B- Le défibrillateur de has-been : nuances & précisions

a) Des conséquences relatives

Le succès des has-been est toutefois à nuancer. Ces personnalités, ex-machines à fantasmes pour adolescentes en rut, finissent avant tout par devenir des stars de la contre-culture. Parce qu’elles sont sources de private jokes entre internautes, lesdites célébrités ne quittent pas la sphère de l’underground et ne feront jamais partie que d’Internet (ce qui est déjà beaucoup).

b) Une question néthique

Néthique, n.f. : néologisme désignant les interrogations d’ordre philosophique et moral sur Internet.

Faut-il parler de reconnaissance ou de droit à l’oubli bafoué ? Si certains artistes rêvent de faire à nouveau parler d’eux, en est-il de même pour Keanu Reeves, par exemple ? Parce qu’Internet peut justement extraire les souvenirs de l’ensemble de la population, n’importe qui est susceptible d’être à nouveau célèbre malgré lui (4). A l’inverse, d’autres people qui ont mal vieilli peuvent décider du jour au lendemain de faire n’importe quoi pour regagner leurs heures de gloire sur le web (ex: Dustin Diamond et son film porno).

Alors, qui seront les prochains has-been à faire leur comeback? Erik Estrada? MC Hammer (qui a déjà une page FB «I hate it when you’re with MC Hammer and he doesn’t let you touch anything»)? Joan Osbourne?

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(1) Rediffusions les 18 et 24 février prochains.

(2) La D-list n’existe pas dans l’échelle d’Ulmer. Elle a été inventée par la presse people pour désigner les individus dont le visage nous est familier, mais dont l’apport artistique quasi-sans importance.

(3) L’économie du star-system, Françoise Benhamou, éd. Odile Jacob, 2002

(4) Paf! Un article sur le droit à l’oubli des internautes lambda sur Internet, lemonde.fr, octobre 2010.

15:04 Publié dans Théorie de l'Internet | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook

Commentaires

Actuellement, les objets ne sont pas les seules victimes de la société de consommation. En effet l'Humain commence à devenir de plus en plus "jettable" au profit d'un patron (force de travail intérimaire), d'un conjoint (la période de concubinage est de plus en plus courte) ou bien encore d'un inconnu (plan cul); mais probablement parce qu'il est de plus en plus perçu (accepté!?) comme un objet.

Sinon pour revenir sur le fond sujet, je préfère me limiter à l'analyse "défibrillatrice du has-been" par le biais de l'innovation (au détriment de la courbe d'Ulmer). En effet, l'idée n'est pas tant de "remettre" au goût du jour un concept ou une personne, mais bien d'établir un prolongement en lien avec son passé. Ainsi, dans le cas de Hasselhoff, il y a une nouveauté qui se base sur la dérision du passé (en produisant l'effet inverse). Pour Keanu c'est pareil, on est dans une situation négative en apparence qui pousse à revenir aux antipodes de la situation d'origine. Ainsi, un jour peut-être verrons nous des téléphones mobiles ressortir sur le marché avec pour seule fonction de... téléphoner ? C'est à dire, faire ce qu'il ne fera plus... comme l'IPAD dépourvu de communication mais présentant en tous points chacun des aspects du téléphone mobile...

Autre fait étonnant, bizarrement et contrairement à ce qui est écrit ici, je suis né après 1985 et pourtant je connaissait Rick Astley. peut-être parce que sa présence était "latente" dans les médias et n'attendaient qu'un nouveau vecteur de communication qui luio serait propre ? Ainsi en gardant l'ancien concept, il trouve l'intérêt à être présenté dans une nouvelle version, tout en maintenant son point d'angrage dans la réalité (un peu comme la pub MARS qui revient sur le MEME concept qu'il y a 15 ans). Au fond, revoir, aujourd'hui, une valeur sure du passé, c'est implicitement admettre que ce qu'y s'y réfère sera aussi positif qu'avant.

Ensuite, à savoir si n’importe qui est susceptible d’être à nouveau célèbre malgré lui... il y a déjà "nimportiqui" (rémi gaillard) que l'on peut citer... mais c'est sur le cobcept de droit à l'oubli que je souhaiterai m'attarder car que ce droit existe ou pas, il ne faut pas oublier que sur l'internet, n'importe qui peut se faire passer pour un autre sans aucune vérification. De fait, ce que l'on vois de quelqu'un sur internet peut ne aps etre vrai, du coup le droit à l'oubli ne peut pas exister (ce qui ferait d'ailleurs un bon article à suivre... le prochain ?).

Écrit par : Gérard Sopo | vendredi, 18 février 2011

Gérard Sopo, ce que vous dites est fort intéressant. Pour ce qui est des téléphones portables par exemple, c'est bien vu : de la même façon que le walkman - de par son côté retro - redevient tendance, on peut effectivement supposer qu'un jour les vieux Nokia se vendront à prix d'or sur eBay.

En ce qui concerne le droit à l'oubli, je parle évidemment des personnes physiques dont la véritable identité est affichée. Mais ce que vous dites n'en est pas moins vrai : peut-on revendiquer un droit à l'oubli des publications (photos ou textes) faites sous un pseudo ?

Écrit par : Pr. Bobby Freckles | samedi, 19 février 2011

Et encore, pour ce qui relève des jeux Nokia, ils étaient déjà l'ancêtre des jeux du comodore 64 et autres ATARI ! Snake, Pong, voire Packman ! Au fond, tout cela n'est qu'un éternel recommencement ! Puis comme disait: Anaxagore de Clazomènes « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ». (Qui sera d'ailleurs repris de son sens rétro quelques siècles plus tard par Lavoisier: « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » !). Au fond, même les concepts ne sont pas immuables !

Pour ce qui est du droit à l'oubli, c'est justement le cas du "doute". Vous parlez de "véritable identitée affichée". Mais qu'est ce qui me prouve que telle ou telle information est vraie (ou fausse) et surtout, qu'il s'agit bien de telle ou telle personne !? Au fond, l'Internet n'est qu'un vaste réseau virtuel où l'on rencontre un semblant de réel au travers du virtuel. Au fond, le "doute" devrait être la base de la réflexion sur l'intertent (et non son point d'arrivée).

Écrit par : Gérard Sopo | samedi, 19 février 2011

Et si c'était Jesus la personnalité qui va revenir ?
http://www.lelivredevie.com

Écrit par : Clément | lundi, 21 février 2011

Encore faudrait-il que Jésus soit "has-been" avant de revenir... Mdr..

Écrit par : Gérard Sopo | mardi, 22 février 2011

Des déclassés laissés-pour-compte, il y en a partout, plein les rues

Écrit par : Sicotine | mardi, 22 février 2011

il y a une nouveauté qui se base sur la dérision du passé (en produisant l'effet inverse). Pour Keanu c'est pareil, on est dans une situation négative en apparence qui pousse à revenir aux antipodes de la situation d'origine. Ainsi

Écrit par : rs gold | vendredi, 08 avril 2011

Excellent article sur la défibrillation

Écrit par : défibrillateur | mardi, 26 avril 2011

Les commentaires sont fermés.

 
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